L’APÉRITIF
UN : Heureusement que vous êtes là.
DEUX : Bien gentil de me dire ça. Vous avez besoin de moi ?
UN : Je ne sais pas encore, mais je suis un peu inquiet. Vous ne me trouvez rien de spécial ?
DEUX : Non, rien. Qu’est-ce que vous avez ?
UN : Ah, vous voyez, vous me demandez ce que j’ai.
DEUX : Non, non, je vous jure que ça ne se voit pas.
UN : « Ça ne se voit pas ! » Qu’est-ce qui ne se voit pas ?
DEUX : Je ne sais pas. Je ne vois rien.
UN : Comment, vous ne voyez rien ! Regardez-moi ! Vous n’allez pas me dire que vous ne voyez pas mon nez, par exemple.
DEUX : Bien sûr que si, je le vois. Qu’est-ce qu’il a, votre nez ?
UN : Mon nez ? Mais c’est à vous de me le dire, s’il a quelque chose, mon nez ! Il a quelque chose d’extraordinaire ?
DEUX : Absolument pas. Un peu rouge, peut-être.
UN : Je pense bien. Je suis complètement soûl.
DEUX : Vous ! Mais ça ne vous arrive jamais !
UN : Jamais. Je ne sais pas ce qui m’a pris. C’est la faute à Georges. Il a voulu absolument me faire goûter un nouvel apéritif. « Tu verras, c’est sensationnel ! » il me dit. Et puis voilà. Oh, mais c’est que je ne vais pas bien du tout.
DEUX : Vous ne supportez pas l’alcool.
UN : D’habitude, si. Mais en réalité, ce doit être un apéritif sans alcool.
DEUX : Alors, vous ne pouvez pas être soûl.
UN : Vous avez raison. Je ne suis pas soûl à proprement parler. C’est quelque chose de tout différent.
DEUX : Comment il s’appelle, cet apéritif ?
UN : Je ne sais plus. Du pnipe ou du strape, quelque chose comme ça.
DEUX : Et c’est bon à boire ?
UN : Ce n’est pas mauvais. Ça n’a absolument aucun goût. Ça rappelle un peu l’eau, vous savez ? L’eau du robinet. Ils disent qu’il faut boire ça glacé. Georges en raffole. C’est tout nouveau. Et puis c’est tonique. Mais la prochaine fois, je prendrai un vermouth. Oh, voilà que ça recommence.
DEUX : Vous souffrez ?
UN : Pas du tout, non. Ça se déplace. Tenez, en ce moment, c’est dans le genou.
DEUX : Montrez voir.
UN : Vous voyez quelque chose ?
DEUX : Oui, je vois votre genou.
UN : Oui, mais mon genou : rien d’anormal ?
DEUX : Rien.
UN : C’est bien ce que je pensais. C’est à l’intérieur que ça se passe.
DEUX : Mais, qu’est-ce que vous ressentez exactement ?
UN : Absolument rien.
DEUX : Comment, rien ?
UN : Enfin, je ressens mon genou, comme d’habitude, mais à part mon genou, je ne ressens absolument rien. Hop ! c’est parti ! Ça va mieux. Une chose certaine, c’est que c’est la dernière fois que je bois un apéritif sans savoir ce que c’est. Tenez, goûtez, j’en ai acheté une demi-bouteille.
DEUX : Je veux bien. Un liquide qui ne me ferait rien, tiens ! Je voudrais bien savoir ce que ça me fait. Fft…
UN : Pas trop vite. Alors ?
DEUX : Vous avez raison. Tous ces trucs-là, c’est chimique.
UN : Je sens que ça revient.
DEUX : Vaudrait mieux appeler un docteur.
UN : Qu’est-ce que je lui dirais au docteur ? Je vous le dis, c’est indéfinissable. Regardez ma tête. Vous ne vous apercevez de rien ?
DEUX : Non.
UN : Eh bien moi non plus. Dans ma tête, en ce moment, c’est exactement comme si je n’avais pas bu cet apéritif.
DEUX : Mais alors, comment vous rendez-vous compte que c’est dans votre tête ?
UN : Je m’en rends compte, parce que c’est dans ma tête que ça se passe.
DEUX : Essayez de penser à votre pied, pour voir.
UN : À mon pied ? Qu’est-ce qu’il a, mon pied ?
DEUX : Peut-être qu’il n’a rien, mais essayez tout de même.
UN : Ah oui… ah oui, maintenant que vous m’y faites penser, oui, j’éprouve la même sensation dans mon pied… attendez… eh bien oui, je l’éprouve aussi dans l’autre pied… et dans les mollets… et aussi dans le dos… oui, maintenant, c’est partout pareil.
DEUX : Vous m’effrayez. Vous êtes sûr que c’est cet apéritif ?
UN : Qu’est-ce que vous voulez que ce soit ?
DEUX : Vous n’avez pas l’air de souffrir.
UN : Non, non. Je suis pris des pieds à la tête. Et des pieds à la tête, c’est exactement la même chose, ça me fait… ça me fait…
DEUX : Mais dites-le, à la fin, ce que ça vous fait ! Pour que je sache ce que ça va me faire.
UN : Eh bien, ça me fait… Ça me fait rien du tout. Absolument rien du tout. C’est extraordinaire.
DEUX : Oui, eh bien voulez-vous mon avis ? Ce n’est pas votre apéritif qui vous fait cet effet-là. Parce que moi, ça me fait pareil.
UN : Alors qu’est-ce que c’est ?
DEUX : C’est l’existence.
UN : L’existence ?
DEUX : Oui, l’existence. Je le sais, parce que moi, l’existence, ça me fait la même chose. À chaque fois que j’existe, c’est pareil.
UN : Vous existez souvent ?
DEUX : Non, j’ai autre chose à faire. C’est vous, avec votre apéritif.
UN : Moi, ça ne m’était jamais arrivé.
DEUX : C’est la première fois que vous existez ? Ça s’arrose ! Venez, je vous paye l’apéritif. Un bon apéritif, là, qui existe depuis des siècles.
UN : Je veux bien, mais dites-moi, ça ne se voit pas trop, que j’existe ?
DEUX : Il n’y a pas de honte. Et puis de toute façon, l’existence, vous verrez, ça s’en va comme c’est venu, plus facilement qu’une migraine et sans aspirine.